La famille Duguay-Lemay

par Isabelle C. Monnin et Yves Frenette

Nous commençons ce profil avec un couple, Paulette (Lemay) et Denis Duguay, résidants de Saint-Boniface. Comme la majorité des francophones de la Prairie canadienne, Paulette et Denis comptent parmi leurs ancêtres des personnes qui sont très mobiles, que ces derniers soient des Métis, des Canadiens français ou des immigrants franco-européens. L’histoire familiale des Duguay et des Lemay jette de la lumière sur la mobilité et le plurilinguisme à la base du peuplement de larges pans du continent, les liens avec les autochtones, la place des Métis au Manitoba et les profonds ancrages géographiques et communautaires des francophones du Manitoba.

Le poulailler de la maison sur la route Tymthorak, dans le quartier du parc Windsor.

UN COUPLE ANCRÉ À SAINT-BONIFACE

L’ancrage de Paulette et de Denis à Saint-Boniface est profond. Paulette naît le 9 février 1955 sur la route Tymthorak, au parc Windsor. Elle est la fille de France (Vermette) et Pierre Ovila Lemay. La maison était une petite cabane « près du champ où les vaches laitières de monsieur Speirs de Modern Dairy broutaient de l’herbe à la journée longue », tel que le décrit Paulette, et où la famille avait même assez d’espace pour un poulailler. Lorsque Paulette a 3 ans, la famille déménage au 174 Goulet, dans le quartier Norwood.

La maison sur la rue Goulet, Saint-Boniface.

C’est dans cette maison que Paulette passera son enfance. En 1970, lorsque Paulette a 15 ans, la famille emménage au 505 Ritchot. Bien que Paulette reste à la même école (Précieux-Sang), le déménagement l’affecte énormément. Elle adorait la maison sur Goulet, sa chambre étant située près d’un petit grenier qui donnait sur la rue. De la petite fenêtre, elle pouvait observer les passants sans qu’ils ne la voient : « Ici, je pouvais espionner le monde. Quand ma sœur aînée revenait d’une « date », je regardais pour voir…(rires) ». Cette vue sur la rue Goulet, Paulette l’a encore lorsqu’elle visite le cabinet de son médecin. En effet, la maison de son enfance est aujourd’hui un centre de santé. « Quand je vais dans la salle d’attente, là, pour voir mon médecin, je suis dans ma chambre à coucher ».

Centre de santé Saint-Boniface aujourd’hui sur la rue Goulet.

Denis est aussi natif de Saint-Boniface. Il est né le 4 octobre 1951. Il est l’ainé des trois enfants de Simone (Dubois) et Roland Duguay. Il a été élevé au 750 Taché dans un appartement adjacent au garage de son père, Rolly’s Autobody. Vers 1961, lorsque Denis a environ 10 ans, la famille emménage dans une nouvelle maison au 141 La Vérendrye, sur le même terrain que le garage. Peu après le déménagement, Rolly’s Autobody passe au feu. Son père reconstruit le garage, mais décède 4 ans plus tard, en 1965.

Le garage de Roland Duguay, Rolly’s Autobody, Saint-Boniface.
La nouvelle maison de la famille Duguay au 141 La Vérendrye.
Simone Duguay (née Dubois) et Léo Grouette

Simone et ses enfants demeurent dans la maison et elle travaille tout près de la maison comme comptable pour une compagnie de construction. Elle suivra plus tard des cours par correspondance pour devenir comptable agrégée. Elle se remarie en 2000 à Léo Grouette.

Paulette et Denis se rencontrent au Cercle Molière à Saint-Boniface. Elle y est comédienne, lui technicien. Ils se marient le 23 juin 1973 à la Cathédrale de Saint-Boniface. Partis en lune de miel par le train Transcontinental, Paulette et Denis s’arrêtent au retour à Québec, où ils passent deux ans (1973-1975). Ils trouvent assez rapidement un appartement au 42 Sainte-Famille dans une ancienne librairie jésuite. Paulette est employée dans un magasin huppé de la Côte-de-la-Fabrique, Le Gift Shop Limited, et Denis en décroche un au Grand-Théâtre. Tous les deux mettent à profit leur connaissance de l’anglais, qu’ils ont acquise dans leur jeunesse à Saint-Boniface. Le bilinguisme de Paulette constitue tout particulièrement un atout avec les clients de la boutique, mais il est aussi source de confusion pour son patron, un anglophone de la ville de Québec.

Paulette Duguay, extrait audio
Paulette Duguay (droite) sur scène au Théâtre Cercle Molière.

« Moi, j’me souviens j’ai trouvé un emploi sur la Côte de la Fabrique. Une belle boutique, du genre Birks, là. Très belle boutique… Puis je travaillais aisément en anglais ou en français, c’était…je faisais pas la différence. Puis un jour mon patron m’a arrêtée puis il m’a dit « Ben coudonc, t’es-tu Française ou t’es-tu Anglaise ? » Puis j’ai dit, ben…c’était la première fois qu’on me posait cette question-là…j’ai dit, « Ben…ma langue maternelle c’est le français, mais je suis aussi à l’aise en anglais. » Il dit, « J’peux pas décider, t’es-tu Française, t’es-tu Anglaise ? T’es capable d’aller d’un à l’autre ! » …en tout cas, mais…»

Mariage de Paulette (née Lemay) et Denis Duguay, le 23 juin 1973.
Paulette et Denis sur la rue Sainte-Famille (Québec).

Au bout de deux ans, Denis et Paulette reviennent au Manitoba : « c’était le temps de commencer à fonder une famille, dit Paulette, puis je me voyais pas avoir une famille éloignée de ma famille. Je voulais qu’ils connaissent leurs cousins et cousines ». Leurs cinq enfants sont tous nés à Saint-Boniface.

Denis Duguay avec ses enfants Chantal et Dominique.

La jeune famille vivra dans la maison d’enfance de Paulette sur Goulet pour un moment et ensuite dans le sous-sol d’un ami sur la rue La Vérendrye. Lorsque leur deuxième enfant a trois mois, la petite famille emménage dans une maison située au 167 La Vérendrye. Denis et Paulette loueront cette maison pendant sept ans, avant que le propriétaire ne soit prêt à la vendre en 1984. Ils y résident toujours et, chaque dimanche, reçoivent à manger leurs cinq enfants et leurs 10 petits-enfants qui vivent tous dans la grande région de Winnipeg.

Paulette Duguay et les enfants devant la maison au 167 rue La Vérendrye, Saint-Boniface.

Lorsque leurs cinq enfants sont à l’école, Paulette retourne au travail. Elle est employée pendant 8 ans dans diverses écoles de la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM) comme auxiliaire d’enseignement pour les élèves ayant des besoins spéciaux. Elle travaille également pendant 15 ans au service des enquêtes et des réclamations de la compagnie d’assurance Great West Life ; « Au téléphone avec les Québécois toute la journée », précise-t-elle en riant.

Retraitée depuis 2018, elle se consacre à l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba, un organisme franco-métis fondé en 1887. Paulette en est la présidente depuis 2014, s’inscrivant ainsi dans une longue tradition familiale.

Paulette Duguay (gauche) et France Lemay (née Vermette) (droite) au Pique-nique Métis de 2018 pour le dévoilement de la plaque de Louis Riel.
Paulette Duguay, extrait audio.

YF : Et puis est-ce que tes parents – t’as dit que t’as grandi dans une famille métisse, fière d’être Métis – est-ce qu’ils participaient dans l’Union à ce temps-là?
PD : Absolument!
YF : T’as grandi dans l’Union, toi?
PD : Oui. C’est ça… Je cherchais, Denis, la photo de l’Union…. J’ai plus la vieille photo? Tsé la vieille photo de 1915? 1912? La grande photo qu’il y avait ici?
DD : Non…on doit pas l’avoir…

PD : Ok, ben du côté Vermette, ils ont toujours été impliqués avec l’Union nationale métisse. Du côté Gladu aussi. C’était du monde très politisé. Puis mon grand-père il écoutait avec des grandes oreilles ouvertes toutes les histoires des plus vieux. Puis il se souvenait de tout ça, fait que nous… lui il nous racontait tout ça. Mais ils ont été impliqués avec l’Union depuis le début. Puis on a quoi? 132 ans cette année?

– Transcription de l’extrait audio : Yves Frenette (YF), Paulette Duguay (PD) et Denis Duguay (DD),

Paulette est très fière de ses origines :

« Ma mère c’est une métisse pure laine de St-Pierre-Jolys au Manitoba. Puis mon père c’est un canadien-français du vieux fond canadien-français. (rires) Vraiment je suis métisse juste à moitié. (rires) Mais dans notre famille on s’est beaucoup identifié. On a été élevés à s’identifier comme Métis. »

ce qui était rare pour les gens de sa génération. Si leur langue les distingue un peu, la nourriture les distingue davantage.

Paulette Duguay, extrait audio.

« Parce que nous on mangeait de la viande sauvage. Puis mes amies, ils connaissaient pas ça. Puis la galette…des choses de même. Puis ma mère était forte sur le cannage…Tsé, ma mère hachait sa propre viande. Des choses. Elle faisait son pemmican. Elle faisait des choses que mes amies connaissaient pas. »


LES LEMAY

La famille paternelle de Paulette est originaire du Québec, mais a été mobile à l’intérieur du Canada, notamment entre les campagnes québécoises et le Manitoba.

Photo de noces d’Alphonse Lemay et d’Annie Béliveau.

Isaïe et Marguerite Lemay sont de la paroisse de Saint-Louis-de-Lotbinière au Bas-Canada. En 1854, ils ont des jumeaux, Alphonse (arrière-grand-père de Paulette) et Gédéon. Après le décès de sa mère en 1864, Alphonse semble rester dans la région, mais il habite chez des membres de la parenté Lemay, son père s’étant remarié en 1865. En 1881, Alphonse habite dans le ménage de son frère Napoléon à Montréal. Il gagne sa vie comme menuisier, un emploi qu’il semble garder toute sa vie. L’année suivante, il épouse à Saint-Boniface, Manitoba, Annie Béliveau (arrière-grand-mère de Paulette), fille de Apoline Coulombe et Jean-Baptiste Béliveau. Annie est la sœur de deux hommes bien connus au Manitoba. En effet, son frère aîné, Hormidas Béliveau, est un marchand important à Winnipeg au tournant du 20e siècle et est maire de Winnipeg en 1918-1919. Le frère cadet d’Annie, Arthur Béliveau, est archevêque de Saint-Boniface entre 1915 et 1933. Annie est née en 1862 à Saint-Wenceslas, au Québec, mais semble avoir déménagé avec sa famille de l’autre côté du fleuve Saint-Laurent, en Mauricie, région d’origine de sa mère. Dix ans plus tard, les Béliveau habitent le village d’Hochelaga, en banlieue de Montréal. De menuisier qu’il était, le père est devenu marchand.

Lorsque Annie (Béliveau) et Alphonse Lemay se marient en 1882, ils viennent donc tous deux de déménager au Manitoba. Leurs trois premiers enfants naissent à Saint-Boniface entre 1883 et 1887. Leur quatrième enfant, Arthur (le grand-père paternel de Paulette), vient au monde en Colombie-Britannique en 1889. La famille est recensée à New Westminster en 1891 et elle revient au Manitoba vers 1899.

La famille Lemay-Béliveau

Alphonse et Annie habitent dans différentes maisons de la rue Masson à Saint-Boniface jusqu’à leur décès. Leur fils Arthur demeure dans la maison familiale jusqu’en 1916, année où il épouse Blanche Provencher, jeune femme originaire du Québec (la grand-mère paternelle de Paulette).

Le famille Lemay, 1916

Cette dernière demeure au 466 Langevin avec sa famille jusqu’aux noces. Avant Blanche ne rencontre Arthur, les Provencher ont été très mobiles, tout particulièrement entre 1905 et 1913. De la paroisse de Saint-Édouard-de-Nicolet, au Québec, Amanda (Brunelle) et Ernest Provencher ont déménagé au Manitoba en 1905 avec leurs cinq enfants, dont l’aînée Blanche.

Blanche Provencher, enfant

Ils resteront au Manitoba environ quatre ans et y auront deux enfants. Toutefois, une tragédie frappe en 1909 : leur fils, Jean-Albert, âgé de cinq ans, décède. La famille semble retourner au Québec pour environ un an. Au printemps 1910, la famille revient au Manitoba, s’installant cette fois à Saint-Norbert. Durant l’été 1910, deux autres décès surviennent – le fils aîné, Léon, en juin, à l’âge de 10 ans, et le dernier-né, Gaston, en août, à l’âge de cinq mois. Ernest et Amanda auront trois autres enfants et ils déménageront à Saint-Boniface vers 1913.

Les enfants Provencher (Blanche au centre), vers 1910).
La famille Provencher autour de 1920.
Photo de noces Blanche Provencher et Arthur Lemay.

Jeunes mariés en 1916, Blanche (Provencher) et Arthur Lemay habitent au 464 Langevin, la maison voisine de la demeure des Provencher. Le couple y résidera jusqu’au début des années 1930. Leur fils Pierre Ovila Lemay (le père de Paulette), né en 1925, passe ses premières années dans cette demeure en compagnie de son frère jumeau, Lucien. Lorsqu’ils ont 10 ans, la famille habite dans la maison que Paulette connaîtra comme étant celle de ses grands-parents Lemay, au 175 Masson. En 1943, lorsque Pierre Ovila célèbre ses 18 ans, il s’enrôle volontairement pour combattre dans la Deuxième Guerre mondiale. Il est tout d’abord avec les Winnipeg Rifles, mais on le trouve trop distrait. Pensant que sa distraction est due au fait que sa langue maternelle est le français, il est rapidement envoyé à Valcartier, au Québec, pour s’entraîner avec le Régiment de Maisonneuve. Ayant survécu au débarquement en Normandie en 1944, il fait partie de l’armée d’occupation 1944 et 1946, et est posté successivement en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne. Il revient au Canada en 1946.

Pierre Ovila et Lucien Lemay
Blanche (Provencher) et Arthur Lemay devant leur maison au 175 rue Masson, Saint-Boniface.
Pierre Ovila Lemay dans son uniforme, après 1943.

À son retour du front, Pierre devient peinturier. Il rencontre France Vermette (la mère de Paulette) à un mariage quelques années plus tard. La jeune Métisse de Saint-Pierre-Jolys vit à Saint-Boniface depuis l’âge de 18 ans. Elle est venue « en ville » pour gagner sa vie. Elle travaille au Café Waldorf, à Winnipeg, pendant quelques années et habite avec une cousine sur la rue Saint-Jean-Baptiste. France travaille aussi pendant un été dans un camp de pêche à Nakina, dans le nord-ouest de l’Ontario, mais elle n’y retourne pas, trouvant l’ambiance trop rude, selon une confidence qu’elle aurait faite à Paulette et à Denis. Les noces de Pierre et de France sont célébrées le 25 juin 1949 à la Cathédrale St. Mary, au centre-ville de Winnipeg.

En arrière du Café Waldorf, Winnipeg.
France Vermette (gauche) à Nakina, Ontario
Les noces de Pierre Ovila Lemay et France Vermette, le 25 juin 1949 à la Cathédrale St. Mary, Winnipeg.

Leur première fille est née en 1950 – une année connue au Manitoba (par une certaine génération) comme « l’année de l’inondation ». Plusieurs familles de Saint-Boniface ont dû quitter temporairement la ville pour s’établir ailleurs. Pierre trouve ainsi un emploi comme peinturier à Flin Flon, ville minière du nord du Manitoba, et les Lemay s’y établissent pendant environ un an.

La gare de Saint-Boniface après l’inondation, 1950.

À leur retour à Saint-Boniface, le couple et leur jeune famille habitent sur la route Tymthorak jusqu’en 1958, l’année où ils emménagent dans la maison tant aimée de Paulette sur la rue Goulet. À ce moment, Pierre est à l’emploi de l’abattoir Canada Packers, où il stérilise les camions de livraison. Pendant longtemps, il travaille de nuit.

Pierre Lemay devant Canada Packers.

LIGNÉE MÉTISSE DE PAULETTE

Paulette est Métisse par sa mère. En effet, les deux parents de France, Philomène (Gladu) et Auguste Vermette, étaient Métis et revendiquaient cette identité fièrement.

Pierre Gladu

Les parents de Philomène (grand-mère de Paulette) étaient de Saint-Vital. Sa mère, Eulalie Riel, était la sœur du chef politique Louis Riel. Paulette Duguay est ainsi l’arrière-petite-nièce de Louis Riel. Du côté du père de Philomène, William Gladu, ses ancêtres avaient été très mobiles. On en connaît moins sur le père de William, Pierre Gladu. Il demeurait dans la colonie de la Rivière-Rouge au début des années 1840 lorsqu’il épousa Nancy Dease. Les ancêtres de Nancy venaient de la Prairie – sa mère, Geneviève Benoît, était du Lac Vert, en Saskatchewan – et de la région des Grands Lacs – son père, John Warren Dease, était né dans les environs du Fort Niagara.

Le père de John Warren, John Richard Dease (1745-1801), venait d’une famille irlandaise haut placée dans la Marine royale britannique. En 1771, John Richard, qui a étudié la médecine, rejoint un oncle maternel en Amérique. Le jeune médecin gravira les échelons de la hiérarchie coloniale dans la région des Grands Lacs et y occupera divers postes importants durant les années 1770 et 1780, notamment à Michilimackinac. Il aura sept enfants avec une femme Mohawk, Jane French, dont John Warren. John Richard mourra en 1801 à Montréal.

Reproduction d’une peinture de Johnson Hall, événement ayant eu lieu en 1772.

En avril 1801, son fils John Warren, qui a 18 ans, signe un contrat d’engagement pour six ans au service de la Compagnie du Nord-Ouest (CNO). On en connaît peu sur ses allées et venues pendant les treize années suivantes, mais on le retrouve au poste du Fort Lac La Pluie (près de l’actuel International Falls, Minnesota) en 1814. Il semble avoir gravi les échelons de la CNO car, en 1815, il devient membre du prestigieux Beaver Club de Montréal, un club de gentlemen associés à la CNO.

John Warren passe le reste de sa vie au pays de la fourrure. Entre 1815 et 1818, il épouse Geneviève Benoit, née en 1796. Elle semble accompagner son nouveau mari dans ses pérégrinations commerciales et professionnelles, accompagnée de son fils, Alexis Goulet, né d’un mariage précédent. Elle est ainsi avec John Warren au Fort Lac La Pluie en 1818 et au Fort Alexander, sur la rivière Winnipeg, en 1820, où Dease est traiteur en chef et où le couple a son premier enfant. En 1822, à la suite de la fusion de la CNO avec la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), Dease devient employé de cette dernière et est transféré dans le district de Columbia, dans le Nord-Ouest pacifique. Il est tout d’abord envoyé au Fort Nez Percés (Walula, Washington), puis, en 1825, à Spokane House (Spokane, Washington). Ce poste est toutefois fermé l’année suivante et Dease est transféré au Fort Colville (Kettle Falls, Washington), un arrêt important pour la brigade du York Factory Express, un convoi de canots qui transportait, à partir de Fort Vancouver, des fourrures, de la marchandise et divers documents administratifs de la CBH, à destination de Londres, via la baie d’Hudson. Le voyage de 4 200 kilomètres se faisait en environ 100 jours, d’où le qualificatif « express ».

John Warren est très mobile dans les derniers 18 mois de sa vie. Il se joint au York Factory Express au printemps 1828 pour se rendre à Norway House (Manitoba), où il rencontre le gouverneur de la CBH, George Simpson, en juin. Il aurait ensuite hiverné en 1828-1829 à Edmonton House. Très malade, John Warren est de retour dans le district de Columbia à la fin de l’été 1829. À l’automne 1829, il se déplace à travers le Nord-Ouest pacifique à la recherche d’aide médicale. En décembre, il est cependant trop affaibli pour continuer sa quête. Il meurt en janvier 1830 à The Dalles, un poste de traite de la CBH en construction près d’un des plus importants portages sur le fleuve Columbia. Après son décès, sa femme et ses enfants s’établissent à la Rivière-Rouge.

Vers 1842, Nancy Dease (fille de John Warren et arrière-arrière-grand-mère de Paulette) épouse Pierre Gladu. Elle donne naissance à leurs sept enfants à Saint-Vital, où ils demeurent pendant plusieurs années sur un lot de rivière « on the right bank of the Red River, five miles south of Fort Garry » [1]. Le lot de rivière de Nancy et Pierre correspond plus ou moins à l’actuel boulevard Bishop Grandin (du côté est de la rivière).

Dessin de la vue de la rivière Rouge en 1857 depuis la maison de Pierre Gladu et Nancy Dease à Saint-Vital.

On n’a pas beaucoup de renseignements sur Nancy et Pierre. On sait que Pierre travaille avec son voisin, Jean-Louis Riel (le père de Louis Riel), dans le moulin de ce dernier, situé sur les bords de la rivière Seine. On sait aussi que, en 1876, Pierre et Nancy reçoivent un certificat de possession (scrip) pour leur terre à Saint-Vital. Entre 1876 et 1881, comme l’ont fait plusieurs autres familles métisses peu après l’entrée du Manitoba dans la Confédération, et répondant à l’appel du curé de Saint-Norbert, l’abbé Noël-Joseph Ritchot, qui souhaitait voir les terres fertiles autour de la rivière aux Rats occupées par des Métis, ils migrent vers la rivière aux Rats.

Scrip de Nancy Gladu (née Dease), issu le 2 octobre, 1876
Carte des lots, Saint-Malo, (coin de la rivière aux Rats) Manitoba

William Gladu (arrière-grand-père de Paulette) voit le jour à Saint-Vital en 1858. Quelque vingt ans plus tard, en 1879, il épouse à Saint-Boniface Eulalie Riel, fille de Julie (Lagimodière) et Jean-Louis Riel et sœur de Louis Riel. William et Eulalie acquièrent une terre à Otterburne en 1897, mais déménagent en fait dans la région plus tôt. William est policier au village d’Otterburne et il transporte le courrier entre cette municipalité et Saint-Pierre-Jolys.

William Gladu
Eulalie Riel
William Gladu (assis à la gauche) avec Gabriel Dumont (en arrière, debout) vers 1893.

William est également impliqué dans l’Union nationale métisse nationale Saint-Joseph du Manitoba, le même organisme que préside aujourd’hui son arrière-petite-fille, Paulette. Malgré le fait que les Gladu n’habitent pas Saint-Vital, c’est là où leurs premières filles naissent, tout probablement pour qu’Eulalie puisse être plus près de ses parents lors des accouchements, les Riel demeurant à Saint-Vital. Philomène (grand-mère de Paulette), née en 1891, est la première des filles Gladu née à la rivière aux Rats, dans la municipalité actuelle de Saint-Malo. En 1918, elle épouse Auguste Vermette. La dot de Philomène consistait en une vache à lait, équivalant à environ 25 $. Selon la mémoire familiale, septième fille de Eulalie et de William, Philomène est reconnue pour avoir un don pour soulager les maux de dents. Dans le folklore métis, comme l’explique son mari Auguste,

« un garçon septième ou une fille septième, ils étaient supposé qu’ils ontvaient un don quelconque. C’était des passeux de mal de dents. Il fallait que ce soit sept filles de file ou sept garçons de file. Il fallait que la mère fasse une certaine neuvaine pour que son septième ait un don quelconque. » [2]

[2] Vermette, Auguste et Marcien Ferland. 2000 [1981]. Au temps de la Prairie : l’histoire des Métis de l’Ouest canadien. Saint-Boniface : Les Éditions du Blé, p. 26.
Eulalie Riel avec trois de ses enfants.
Philomène Gladu

Auguste Vermette (grand-père de Paulette) est né en 1891 à la rivière aux Rats, dans la paroisse de Saint-Pierre-Jolys, lui aussi de deux parents métis. Les parents d’Auguste, Élise Tourond et Toussaint Vermette, étaient aussi de Saint-Vital. Leurs ancêtres étaient des Métis de la rivière Rouge et des voyageurs canadiens-français du Bas-Canada. En 1874, Toussaint et Élise vendent leur terre à Saint-Vital (un rang qui correspond plus ou moins à une partie du boulevard périphérique de Winnipeg, du côté est de la rivière). Comme Nancy Dease et Pierre Gladu, ils s’installent à la rivière aux Rats (qui deviendra Saint-Pierre-Jolys/Otterburne). Élise Tourond est sage-femme; Toussaint Vermette est agriculteur. Durant la Résistance de la rivière Rouge en 1869-1870, il est aussi soldat dans les troupes de Riel et garde à La Barrière ainsi qu’au Fort Garry.

Toussaint Vermette et Élise Tourond
Carte des lots, Saint-Malo, rivière-aux-Rats, MB

La terre que Toussaint a achetée à Saint-Pierre-Jolys en 1874 et sur laquelle Auguste a grandi a été divisée en quatre et léguée à ses quatre fils. Auguste et Philomène s’y installent en 1918 pour élever leur famille. C’est là qu’est née et a été élevée France Vermette, la mère de Paulette. Auguste et Philomène sont des Métis qui parlent le français et le cri. Ils sont fiers de leurs origines et de leur identité, contrairement à beaucoup de Métis à cette époque. Auguste avait beaucoup écouté les vieux Métis et il se faisait un devoir de raconter leur histoire. Comme ses ancêtres, et comme les Gladu, il participait aux activités de l’Union nationale métisse. Denis Duguay affirme :

Extrait d’entretien avec Denis Duguay.

« Il (Auguste) savait qu’il était Métis aussi. Parce qu’on le voit sur les papiers de recensement. C’est Auguste…puis il était toujours impliqué dans la politique. Puis lui il faisait le recensement dans son village, Otterburne/St-Pierre…et puis on voit, tsé, que quand il fait le recensement d’une famille, il écrit clairement « Métis ». Tu vois…y’a appuyé sur le crayon»

Auguste Vermette et Philomène (Gladu)

Cette fierté, Auguste et Philomène l’ont transmis à leurs enfants, même si ces derniers étaient punis par les religieuses pour arborer leur identité métisse et conspués par certains Canadiens français. Déménagée de Saint-Pierre-Jolys à Saint-Boniface, France conservera cette fierté et participera aux activités de l’Union nationale métisse, même si elle épouse un Canadien français. Son beau-père, Arthur Lemay, n’apprécie pas que son fils se marie avec une Métisse, mais comme celle-ci n’est pas trop « foncée » et qu’il aime les belles femmes, cela la « sauve », dans un certain sens. Paulette se souvient que chez ses grands-parents Lemay, sur la rue Masson :

« C’était plus Blanc, c’était plus formel. C’était formel chez grand-maman et grand-papa. »

Auguste Vermette à l’Union nationale métisse

DE LA FRANCE ET DU QUÉBEC VERS LE MANITOBA : LA FAMILLE DE DENIS DUGUAY

Pour sa part, Denis Duguay compte parmi ses arrière-arrière-arrière grands-parents Marie Catherine (Masson) et Charles Vouriot, un couple français qui s’embarque en 1873 au Havre sur le navire Holland à destination de la ville de New York.

Liste de l’équipage

Lui, fils d’un tissier, est né en 1830 à Fraquelfing, en Lorraine, et elle, fille d’un colporteur, en 1825 à Donnelay, dans la même région. Mariés à Fraquelfing en 1852, ils y ont six enfants, dont trois survivront. Puis, à l’issue de la guerre franco-allemande de 1870, ils optent pour conserver la nationalité française et traversent la nouvelle frontière pour s’enregistrer à Velaine-sous-Amance (en Meurthe-et-Moselle actuelle). Ils profitent de leur départ de Fraquelfing pour quitter la France et immigrer en Amérique du Nord. Charles avait entendu parler que les terres étaient fertiles dans le sud du Manitoba; la famille tente donc sa chance. En 1874, les Vouriot s’établissent sur le lot 66 des terres de l’abbé Ritchot à Saint-Norbert.

La maison Vouriot
Le document optant de Marie Catherine
Lucien Vouriot et Denise Jeannotte dit Lachapelle

En 1878, leur fils aîné, Lucien, épouse à Saint-Norbert Denise Jeannotte dit Lachapelle, originaire du Québec et née en 1855. Ce sont les arrière-arrière-grands-parents de Denis. Le couple donne naissance à plusieurs enfants, dont Eugénie en 1887 (la arrière grand-mère de Denis). En 1903, à l’âge de 16 ans, cette dernière épouse Josaphat Leclair, un Canadien français dont la famille s’est installée au cœur du village vers la fin des années 1880. Eugénie donne naissance cette même année à son premier enfant, Yvonne (grand-mère maternelle de Denis), puis elle meurt tragiquement de la tuberculose à l’âge de 19 ans. Yvonne demeure désormais chez ses grands-parents Leclair ; elle sera pensionnaire au Noviciat de Saint-Norbert pendant son enfance et son adolescence. Josaphat, pour sa part, se remariera avec une veuve, Évangeline Clarke (née Belisle). Le couple nouvellement formé s’établira sur un homestead à Sainte-Geneviève, Manitoba. Josaphat sera à nouveau veuf en 1919. C’est alors que sa fille Yvonne, qui ne s’entendait pas très bien avec Évangeline, vient le rejoindre pour quelques années.

Josaphat Leclair et Eugénie Vouriot, jour de leur mariage.

À Sainte-Geneviève en 1923, Yvonne Leclair épouse Adonaï Dubois, un jeune homme de Thibaultville (maintenant le village de Richer). Les nouveaux mariés déménagent peu après à Sainte-Anne, Manitoba. Josaphat, qui est forgeron, semble suivre sa fille dans cette paroisse où il ouvre une forge en face de la station de train.

Yvonne Leclair
Noces d’Yvonne Leclair et Adonaï Dubois
La forge à Sainte-Anne, Manitoba
Photo d’enfance de Simone Dubois.

En 1925, Simone Dubois (mère de Denis et fille d’Yvonne Leclair et d’Adonaï Dubois) vient au monde. Son père travaille à la crèmerie de Sainte-Anne pendant près de 20 ans, jusqu’à ce que celle-ci ferme ses portes en 1942. La famille déménagera peu après à Hadashville. Simone est alors en 12e année. Très impliquée dans la musique au couvent de Sainte-Anne, elle reste dans la maison familiale avec son frère aîné Roland pour terminer son secondaire. Elle ira ensuite rejoindre sa famille à Hadashville pour quelques années. Déménagée à l’âge adulte à Saint-Boniface, Simone épouse Roland Duguay, aussi originaire de Sainte-Anne. Ils se marient le 19 août 1950 à la Cathédrale de Saint-Boniface. Le couple est déménagé en ville en partie pour apprendre l’anglais. Selon leur fils, Denis Duguay :

Denis Duguay explique pourquoi ses parents ont déménagé à Saint-Boniface pour apprendre l’anglais.

« L’anglais ? Pas certain… Mais je peux vous dire que mes parents sont partis de Sainte-Anne, Manitoba – les deux – ils se sont mariés à Saint-Boniface mais ils ont quitté Sainte-Anne pour apprendre l’anglais plus ou moins. Ils l’ont appris et puis…le commerce était surtout en anglais et puis chez nous, quand j’étais jeunes on parlait français mais quand il y avait une occasion de parler en anglais c’était l’anglais avec les voisins…et beaucoup de nos amis étaient anglophones unilingues. Hmmm…c’était pas comme aujourd’hui. »

Transcription de l’entrevue
La famille Dubois
Simone Dubois au piano
Noces de Simone Dubois et Roland Duguay le 19 août 1950.

Le père de Roland, Hervé Duguay (le grand-père de Denis), est originaire de La Broquerie. Il a épousé en 1922, Marie-Rose Demontigny, née au Québec du mariage de Marcelline (Coulombe) et Alphonse Demontigny. Hervé fonde en 1930 la compagnie Eagle Bus Lines, un service d’autobus qui relie plusieurs villages francophones entre Saint-Boniface et West Hawk Lake. Tous ses fils, y compris Roland, sont chauffeurs à un moment ou à un autre. La compagnie est vendue en 1951 et le nouveau propriétaire la renomme Beaver Bus Lines, compagnie qui existe encore aujourd’hui au Manitoba.

Roland Duguay devant un autobus Eagle Bus Lines
Acte de mariage Alphonse Demontigny et Marceline (Coulombe)

Alphonse Demontigny (arrière-grand-père paternel de Denis) est né à Saint-Maurice, près de Trois-Rivières, en 1873. Durant la décennie suivante, les Demontigny semblent faire le va-et-vient entre Saint-Maurice et les États-Unis. En octobre 1897, Alphonse épouse Marcelline Coulombe à Manchester, au New Hampshire. Les Coulombe viennent de la région de Lévis et immigrent dans cet État en 1887.

Alphonse et Marcelline seront mobiles au courant des 20 ans suivant leur mariage. Leur premier enfant vient au monde à Manchester, puis la famille déménage au Québec pour quelques années. Ce n’est pas clair où ils demeurent. On sait toutefois que, en 1911, la famille habite dans la paroisse Sacré-Cœur, paroisse de langue française de Winnipeg, plus précisément au 435 Victor. Cinq ans plus tard, on les retrouve à Sainte-Anne. En 1923, Alphonse part seul pour la région de Détroit ; il aurait abandonné son domicile selon l’information retrouvée sur ses documents d’immigration. Il s’établit à Wayne et il est suivi par trois de ses fils. Il vivrait encore dans la région de la capitale de l’automobile en 1937. Trois ans plus tard, on le retrouve au 291 Edmund Place, cohabitant avec une femme, Célia Demontigny, qui est recensée comme étant son épouse. Elle viendrait de l’état du New York. On retrouve ensuite la trace d’Alphonse au Manitoba dès 1953. Selon la mémoire familiale, Alphonse serait revenu à Sainte-Anne à la mort de sa deuxième épouse. Il se serait présenté chez Marcelline dès son retour, comme si de rien n’était, plus de 30 ans après l’avoir abandonné. Cette dernière aurait refusé de le loger et Alphonse serait demeuré à Sainte-Anne chez son plus jeune frère, Eugène, jusqu’en 1961, l’année de son décès.

Alphonse Demontigny dans son champ de patates à Sainte-Anne, Manitoba
Carte d’immigration d’Alphonse Demontigny, page 1
( Source : Ancestry.com )
Carte d’immigration d’Alphonse Demontigny, page 2
( Source : Ancestry.com )
Photo d’Alphonse Demontigny et un de ses fils au Michigan. Date inconnue.

[1] Hind, Henry Youle. 1860. Narrative of the Canadian Red River Exploring Expedition of 1857 and of the Assiniboine and Saskatchewan Exploring Expedition of 1858. Londres : Longman, Green, Longman and Roberts, p. 165, (LIEN : https://archive.org/details/narrativeofcanad01hind/page/164).

[2] Vermette, Auguste et Marcien Ferland. 2000 [1981]. Au temps de la Prairie : l’histoire des Métis de l’Ouest canadien. Saint-Boniface : Les Éditions du Blé, p. 26.

Pour représenter la mobilité de la famille Duguay-Lemay sur notre carte interactive, l’équipe a choisi d’utiliser les trajectoires de trois membres de cette famille : Paulette Duguay, Alphone Demontigny et Nancy Dease.

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PAULETTE DUGUAY
Voici une carte de la trajectoire de Paulette Duguay à travers le monde. Cliquez sur l’image pour voir une plus grande version de la carte.
Voici une vue rapprochée de la trajectoire de Paulette Duguay à Winnipeg.
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ALPHONSE DEMONTIGNY
Voici une carte de la trajectoire d’Alphonse Demontigny à travers le monde. Cliquez sur l’image pour voir une plus grande version de la carte.
NANCY DEASE
Voici une carte de la trajectoire de Nancy Dease à travers le monde.
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